Ailleurs


Ce blog, Pas-Vu-Pas-Pris, ouvert depuis l’été 2008, restera accessible aussi longtemps que la mémoire numérique le permettra... Il ne sera toutefois plus actualisé. Engagé, depuis quelques mois, dans un renouvellement de mon travail d’écriture avec, en projet, d’autres dispositifs, je l’espère davantage en résonance avec ce qui m'importe, je préfère - et pour un temps indéterminé - ne plus jamais avoir à me soucier de sa maintenance. Comment, dès lors, les ami-e-s, remercier celles et ceux qui, encore très récemment,  fréquentaient de temps en temps ces pages et prenaient la peine, parfois, de me commenter la lecture qu’ils en avaient faite. Comment ?... En acceptant, naturellement, de vous livrer sans détour cet inévitable aveu : sans elles, sans eux, j’aurais, depuis longtemps, cessé d’y publier la moindre ligne. Et le monde eut été, alors (à mes yeux), un peu différent ! 
Paul Henri Sauvage. Montluçon. Juin 2014,

Au commencement (5)...



Au commencement, tout en coquetterie aimablement bucolique, et brusques sinuosités perpétuées (sans prévenir personne) en abordant la prairie, et contournements scrupuleux des parcelles (au dernier moment), et systématique loyauté à l’égard des talus et des bouchures, au commencement, donc, tout en profusion baroque d’herbes folles à vous renifler les mollets, et ronces agaçantes en travers de la route, et broussailles envahissantes pour qui persiste à vouloir les franchir, au commencement, donc, le chemin des ânesses aspire grave à l'asphalte… Au commencement, le chemin des ânesses se rêve même, explicitement, presque embarrassé de trottoirs soigneusement goudronnés et de caniveaux à l’avenant charriant sans les juger des fleuves d’intempéries, et traînes d’orage, et débordements de poubelles, et déjections canines, et crachats…. Rougissant sa honte d’abriter parfois, en pénombre, force confidences adultères, et clameurs volages, et serments scélérats scellés sous les auspices champêtres d’une grive et d’un rossignol.  Et puis, comme ultime recours, un peu lourd, désespérant d’exubérance végétale les escapades buissonnières de collégiens aux genoux écorchés, et léger duvet de moustache, et fanfaronnades sentimentales rien que pour toi. Et puis, encourageant d’arcs en ciel et d’une subite accalmie des bourrasques, les gesticules bavards et paresseux d'employés municipaux censés ravager, aux beaux jours, les taillis et les touffes. Au commencement du monde, le chemin des ânesses abrite encore, quoiqu’en déclin, une université de musaraignes, une académie de merles, un institut baveux d’escargots, un paysage.

Renaissances


Le fait est qu’au volant Violaine Parmentier se comportait souvent de manière tout à fait extravagante, au point, même, parfois, de superbement ignorer la présence d’un simple panneau de signalisation et tout en refusant, évidemment, bravache, à l’adresse de Julien, d’admettre, une seule seconde, qu’elle conduisait régulièrement un tantinet trop vite. Un tantinet trop vite ? Particulièrement, oui, quand son téléphone portable se mettait à sonner, à toute volée, dissimulé quelque part dans son sac à main, sans doute largué une bonne demi heure plus tôt, en sortant du parking, bon Dieu, noyé dans tout ce bazar à moitié en vrac sur la banquette arrière... B’jamin, t’peux m’aider, s’te plait ? Et aussi, précisément ce jour là, juste au moment  où, à l’autre extrémité du réseau ou, du moins, brièvement en symbiose avec une palanquée d’ondes électromagnétiques qui convergeaient à toutes pompes vers le bitume de la bretelle autoroutière où la Toyota, quasi flambant neuve, semblait soudain se précipiter, l’adjudant chef Paul Duchemin lui-même s’apprêtait déjà à cracher le morceau, trop heureux de pouvoir enfin se soulager la bile sur l’un, ou l’autre, des deux parents du jeune connard de fils de pute, que la brigade venait à point nommé de coincer dans un couloir de métro, et ce n’était pas trop tôt, en compagnie d’une dizaine de lascars du même acabit, manifestement occupés à s’échanger diverses doses de camelote et, ce, sans le moindre complexe. Le fait est que Violaine Parmentier, naturellement, comme la plupart de ses contemporains, ne croyait, alors, pas une seconde pouvoir, par la seule puissance des forces de l’esprit, parvenir à se transporter instantanément dans le bureau blafard d’un commissariat de quartier, histoire de salement sermonner son insupportable dadais qu’il convenait toutefois de rassurer encore une fois, en le serrant plaisamment contre sa poitrine, mais avant de le courroucer et de l’asticoter comme il se doit, sous l’œil narquois et pépère de plusieurs représentants de la force publique, pas mécontents dans le fond de profiter d’un tel divertissement. Et le fait est que Violaine Parmentier, la même, quelles qu’en soient, hélas, les lamentables conséquences, ne s’attendait nullement à ce qu’un trente cinq tonnes carburant au diesel et propulsant sa cargaison pleurnichante de future cochonnaille à près de quatre vingt dix kilomètres à l’heure au compteur, réussisse, sans trop de difficulté, à notablement s’amplifier la mécanique quitte à soudain terroriser les cylindres surchauffés en affolant, au passage, la résistance incroyable des essieux, pour obliquer brusquement vers la gauche, sans même songer le moins du monde à clignoter, juste histoire de rejoindre au plus vite la nationale que l’on apercevait, à peine, émergeant fugitivement d’un rideau de pluie cataclysmique et agrémentée d’improbables bourrasques dans le feuillage ridicule des arbres, semant même la zizanie jusque dans les troupeaux de ruminants errants au gré de prairies détrempées, et au plus profond des chemins boueux dissimulés dans le paysage. Sans compter que, de l’autre côté, aux abords du carrefour tétanisé de véhicules, tous plus ou moins immobilisés derrière un tracteur manœuvrant à l’arraché sa remorque pleine de foin, constellé d’une myriade de gigantesques publicités, le paysage annonçait l’inévitable proximité d’obscènes entrepôts regorgeant de marchandises, et bordant l’astucieuse juxtaposition de parkings et de FoireFouilles, attestant aussi, par parenthèse, de l’implantation récente d’un hypermarché savamment orchestré et astucieusement quadrillé de galeries commerciales subtilement sonorisées, et qu’abritaient, à tous les étages, d’interminables étalages de canapés convertibles, et de matelas perpétuellement soldés, et de salons en skaï dernier cri, et de machines à laver en promotion, et turbines à s’offrir des eskimos en plein hiver, et panoplies complètes de VTT, sportwears à l’unisson, et bonnes affaires sur les survets, pizzas surgelées et pop corn pour trois fois rien. Le fait est que Violaine Parmentier s’inquiétait brusquement de l’assombrissement vertigineux du ciel, et du fait qu’on n’y voyait déjà presque plus rien à vingt mètres, j’hallucine, et franchement se désespérait complètement le tempérament de s’être, pour le coup, méchamment emmêlée les pinceaux sur le tuner de l’autoradio, libérant illico soixante dix décibels de vocalises soprano en ut bémol majeur quand elle pensait, pourtant, avoir explicitement opté, Get No, pour une resucée des Stones, et Mick Jagger en boucle, et jusqu’à la fin des temps. Ou presque… Nous en sommes là.

Au commencement (4)...

Au commencement le vent pourrait me suffire. Implorant à voix basse la langueur des vagues. Et cet embarras sur le sable qui gagne, en l’éludant, la moindre parcelle de temps. Et l’ivresse du bleu. Et celui d’horizons, obscurcis de nuages, que la mer toujours époumone. Sans presque oublier ces brèves et ténébreuses empreintes, découvertes au matin, et que laissent, sur la plage, les sirènes bohémiennes qui viennent, la nuit, caresser mon front (parfois). Ou bien encore le soliloque du soleil, embarrassant d’étés le discours d’un oiseau. Et puis, peuplée de vieillards qui sans cesse se ressemblent, l’ombre hésitante de presque rien, une embarcation de fortune, guère plus, qui traverse en silence le gémissement des vagues, endimanchées de dentelles, comme si le monde, désormais n’était plus que fantômes. Et faux semblants. Et remords. Et spectres hallucinés d’autrefois. Au point d’excommunier définitivement le crépuscule, et son cortège d’épouvantes, puisque rien, au fond, ne justifie l’exil quotidien du printemps.

Psaumes (X)


Oh, bien sûr, il n’avait pas vraiment conscience de tout ça ! Ce dont il avait conscience, d’ailleurs, n’allait pas très loin, en vérité… Il effleurait, à peine, d’une rognure d’épiderme, miraculeusement épargnée, en surface de la pulpe d’un doigt (lequel ?), la peau subtilement soyeuse de l’infirmière, et la transparence mouchetée du coton, et la bascule éphémère des lèvres sur l’horizon complice d’un brusque regard, et la confidence océanique que murmure un soudain soupir, une brève accélération de la mécanique respiratoire, le frisson parfois, délicieusement épuisé, du néant… Appelons souvenirs, par convention, ce processus qui consiste à générer de rien d’improbables images. Appelons hygiène de vie cette étrange manière de s’en féliciter. Appelons désespoir le sentiment qui prédomine, alors, inévitablement.

C'est toi, mon garçon, qui me parle ?

Plus tard, mais à peine, quand l’ombre sinistre de la vieillesse l’autoriserait enfin à porter un regard miséricordieux sur ce qui avait été, - non sans mal, putain, - tout de même accompli, et plus encore, d’ailleurs, sur ce qui avait été assez ignoblement délaissé, en une interminable et chaotique trajectoire professionnelle, unanimement pourtant qualifiée d’impressionnante, Thomas Darcourt ne parviendrait toujours pas, hélas, à totalement effacer de sa mémoire les options, catastrophiques pour la banque, il faut bien le dire, qu’il avait prises un certain soir, de manière tout à fait inexplicable, et hâtive, en se débarrassant, sans même obtenir le prix du marché, d’un bon paquet d’actifs alors même que Singapour, puis Tokyo, déjà, semblaient un peu respirer et qu’au Siège, à Londres, plus personne, désormais, ne misait sur un effondrement rapide des indices, le genre de scénario susceptible d’induire, comme chacun le sait, dans la foulée, un repli généralisé des investissements, puis une déconfiture totale des filiales asiatiques, le marasme intégral. Ce que Thomas Darcourt, précisément, jugeait, encore, pour l’heure, à peu près quasiment inévitable alors même que son palpitant commençait à s’affoler sérieusement et qu’il tâchait inutilement (et tant bien que mal) de répondre à ce foutu formulaire foutrement débile qui ne le concernait, d’ailleurs, qu’à moitié. Et qu’à la pimbêche de service, censée somnoler tout son saoul derrière son guichet, il s’était, finalement, résolu à refiler, d’une maladresse exaspérée de la main droite, - la gauche bidouillant toujours l’écran de son Smartphone - à peu près tout ce que son portefeuille crocodile pouvait réserver de bonnes et de mauvaises surprises, et de trésors dérisoires, s’agissant de cartes plastifiées, et numérotées, et dument estampillées, témoignages poignants, si l’on y songe, d’une existence tout ce qu’il y avait, au fond, croyez-moi, de plus ordinaire, jalonnée d’attestations les plus diverses, justifications administratives de toutes sortes, déclarations authentifiées, et bulletins abscons, garantissant à peu près tout et n’importe quoi, et lardées de références salariales résolument officielles, déposées, négligemment, bien sûr, du bout des ongles, tous les vingt-six du mois par la plus délicieuse - et pernicieusement salace, accessoirement… -  des assistantes, sur un coin du bureau, au dixième étage de la Tour Montparnasse, dans les locaux supposés sophistiqués de Jorges-Finances-Investissements-Junior, jargonnée comme chacun le sait en JFI-Junior, Département des Transactions internationales, enchanté, cher ami, de faire enfin votre connaissance... Pour le dire autrement, Thomas Darcourt, vraiment, ne parvenait plus guère à se contenir les nerfs, du moins autant qu’il eût fallu, et s’agaçait à vue d’œil, grave, et soupçonnait sévère, désormais, que la fille au chewing-gum en avait encore pour une plombe, facile, avec son Julien-Bisous en 3G, et qu’il convenait, conséquemment, de larguer les amarres au plus tôt, quitte à tout de même concéder, bon Prince, que cette petite sauterie n’était que partie remise et que vous aurez, mad’moiselle, et pas plus tard que d’main, tous les papelards que vous m’demandez, mais qu’à l’heure de maintenant, n’avait, je vous assure, plus vraiment le temps d’attendre une nano-seconde de plus, cette ante pénultième inspection de cha-cu-ne-des-cases-fi-gu-rant-à-cha-cu-ne-des-li-gnes de ce questionnaire à la noix, ânonné sans y comprendre grand chose, à grand renfort de bulles caoutchoutées et mâchouillées, non, mais bon, ça va, cette fois, non ? Juste avant de s’extrapoler du dit bureau des admissions, ne prêtant à cet instant-là aucune espèce d’attention à la clameur récalcitrante de Julie-je-raccroche qui, naïve pour une fois, semblait encore espérer pouvoir le dissuader de s’éloigner positivement, et de gagner benoitement le couloir, en traçant comme un malade, presque bousculant la moitié de la salle d’attente… Presque répondant je-ne-sais-plus, à toute allure, d’une instruction carabinée déposée sur une lointaine messagerie dès que le putain de réseau s’était à nouveau matérialisé sous ses yeux… Presque taquinant d’une torniole les morveux qui s’avisaient de lui pourrir sa trajectoire… Presque récupérant son sac en plastiquant du regard la vieillerie à demi parkinsonienne et délabrée qui se permettait de quémander un début de réconfort quant à la direction à prendre… Presque… Vu qu’il s’agissait surtout d’atteindre les ascenseurs avant qu’un troupeau de quinquagénaires ne s’avise à vouloir, ni plus ni moins, quasi neutraliser les lieux sous son nez. Et, tout en  patrouillant sur la toile du pouce droit, histoire de traquer la nervosité des marchés à l’annonce imminente d’une certaine fusion, se pastillait un engorgement de brancards qui s’empêtraient joyeusement les rouages au sortir du bloc opératoire. Et s’interdisait, Thomas Darcourt, de répliquer par mail, ou par sms, ou même par transmission de pensée, aux effarantes propositions qu’on lui faisait depuis Séoul. Et se privatisait soudain la cervelle en verrouillant son terminal. Et s’attardait à peine, pour qui pour quoi, à sourire à l’infirmière qui manigançait son chariot. Puis, le même, s’arrangeait la crinière. Se fagotait le col et la veste avant de clencher brusquement le seuil de la chambre. Et ne voyait alors, inévitablement, ne voyait alors – alors… - que ce qu’il n’avait jamais voulu voir. Et se dirigeait (instantanément) vers le fauteuil arrimé, on ne sait comment, au soleil déclinant. Et s’oubliait allègrement les pinceaux. Et s’empêtrait les émotions. Et se refusait (toujours) à finalement accepter. Et se justifiait d’un argument l’embrouillamini des sentiments. Et se cherchait une issue. Et s’envolait, dans la lumière, en zigzaguant les branches, de vent balancées. Et se bécotait gaillardement les plumes. Et lui caressait, tout de même, tendrement la joue. Les cheveux. Les lèvres inutilement silencieuses. J’suis là, M’man, tu vas bien ? Ce à quoi Rose Thonon-Darcourt… M’man, tu m’écoutes, putain ? Ce à quoi Rose Thonon-Darcourt, à l’aube d’une enfance éternellement renouvelée et bavoir baveux en embuscade, répondrait d’un borborygme affligeant et pénible dont la signification, hélas, resterait pour toujours, vous en conviendrez, assez énigmatique. Nous en sommes encore là.

Au commencement (3)...


Au commencement était ce bannissement du soleil, qu’accompagnait la lente transhumance des oies sauvages, leur déferlement paisible, en de vastes et majestueuses vagues, à l’exact opposé de l’océan ténébreux, incessantes éructations organiques des terres antarctiques, déferlement millimétré de plumes et d’ombres soigneusement orchestrées, et d’un assourdissement des tympans, et d’une zébrure irrégulière des nuages, et de falaises toujours immobiles. Et crayeuses. Au commencement était l’embarras goudronné des parkings, l’enchevêtrement des carlingues et des diesels, semblablement engourdis d’une nuit finissante et qu’enrubannaient de gestes bienveillants divers policiers et gardiens, dissimulés derrière les murets. Au commencement était le Cap Tourmente, les chalets de bois dépareillés, la cafétéria improvisée, l’invraisemblable mensonge et, ce jour-là, brusquement, la décision de Jade, longtemps retardée, de rentrer en France pour pouvoir enfin s’expliquer (notamment, disait-elle, sur ces étranges transferts de capitaux entre la filiale canadienne et la maison mère). Au commencement était le verbe. Et le verbe était en Jade. Et Jade était le verbe.

Au commencement (2)...


Au commencement  était l’escalier, émergeant somptueusement d’un amoncellement de gravats et de plâtres, puis le plancher bafoué, en désordre poussiéreux,  qu’échafaudait, sans véritable projet, un remue ménage d’outillage, et de mortier, et de livres en piles désordonnées, et de fripes et de dessous, et roulements dispersés de tapis persans, et chignoles, vis et clous, et garde-robe dissipée qu’escomptait, dans l’ombre, une montagne de coussins brodés. Au commencement était l’impatience espiègle des assauts redoublés du vent qui jamais, là-haut, sur la lande, si près de l’océan, ne désespérait d’en découdre. Au commencement était l’accéléré du ciel, qu’emportait ribambelles de nuages, et d’aubes à peine écloses, et de ténèbres souvent redoublées. Au commencement était, dans un coin, l’édredon, les péripéties d’une mitraille d’oreillers, gesticulations maladroites de ces doigts invoqués par l’aveu d’un caprice. Au commencement était ce jeu, et divers chatouillements, et mystères que jamais, promis, tu ne dévoileras, et gémissement de la toiture et presque soulèvement des tuiles, et débris du soir qu’oubliait la lucarne, juste à la verticale du bonheur. Au commencement était l’extrême densité du temps, l’humide rumination du désir, l’impossible retour en arrière, le plaisir de, juste, prononcer ton nom. Au commencement était le verbe. Et le verbe était en Jade. Et en Charles-Antoine. Et en Violaine. Et Jade était le verbe. Et le verbe était Jade.

Au commencement (1)...


Au commencement était la terre, limoneuse, parée de tous les attributs de l’Enfer. Au commencement était presque l’automne, sans doute, comme une envie d’en finir (déjà). Au commencement était la lumière presque grise, et froide, et terrible, sur ces multitudes, exsangues, qu’il eût fallu enjamber pour simplement pouvoir respirer. Au commencement était l’oubli, presque silencieux, de toute couleur qu’un arc en ciel (déjà) récusait pour de sombres motifs. Au commencement était le mensonge par omission. Et l’omission par indifférence. Et l’indifférence par inadvertance. Et l’inadvertance par ingratitude. Et l’ingratitude par ressentiment. Par vengeance. Et violence. Et haine féroce de toute palpitation (quelle qu’elle soit). Et du moindre mouvement. Et tremblement de l’air qu’envolent (déjà) voltiges de papillons. Et frémissement dissipé d’une paupière. Et capricieux battements de cils. Ombrageux duvet de ta peau. Et vertiges dans tes bras. Caresses et baisers qui jamais ne finissent. Au commencement était ce manque et cette embuscade, et cet écart, et ce nom imprononçable, définitivement clandestin. Au commencement était le narrateur. Quelques personnages. Une intrigue et de multiples péripéties. Au commencement était cette bizarre manière de vivre qui consiste à donner un titre au moindre rêve qui nous affranchit. Au commencement était ce miroir en nous, comme un infini retour à l’atome, aux particules foncièrement radioactives, aux poussières d’étoiles. Aux débris et cendres fumigènes. Au commencement était l’impossible, mes ami-e-s ! Vous m’écoutez ?

Un bonheur si fragile...


Je vais vous dire ce que je crois ! Je crois bien que certains jours, vraiment, l’équilibre subtil du monde nous apparaît, soudain, com-plè-te-ment vrillé... Et qu’alors… Alors… Alors… Alors nous avons beau nous employer avec la dernière énergie à braver les intempéries, pour tenter, au moins, de récupérer notre mise, quoiqu’on fasse, les ami-e-s, nous n’avons, strictement, aucune chance de nous en tirer… Vingt cinq ans plus tard, et pas mal de péripéties dans les chaussettes, Vincent Lemercier n’est pas loin, croyez-moi, de faire ex-ac-te-ment le même constat. En deux mots comme en cent, l’inoxydable administrateur et fondateur de la célèbre clinique Ambroise Paré, ne s’en est, finalement, toujours pas remis ! Ce matin là, en effet, c’est à grandes enjambées, plastiquement irréprochables, qu’il traverse, explicitement préoccupé par dix milliards de trucs pas tous très très jolis, la cour principale de l’hôpital qui donne, direct, sur la place du marché... Un hôpital à l’ancienne (si l’on peut dire), à savoir qui fleure bon l’excès de détergeant abondamment parfumé à la pomme de pin, l’ammoniac discrètement distillé dans tous les coins et l’antiseptique bidon aspergé à la volée en bonbonnes industrielles de cinq litres, au moins. Un hosto comme on n’en fait plus et qui se résume, pour l’essentiel, à quelques pénibles bâtiments de brique rouge, passablement délabrés, et surtout lamentablement contigus à ceux d’un hospice décomplexé que toute personne un peu censée se garderait bien d’approcher à moins d’un kilomètre au bas mot et qui vaut, par parenthèse, l’insigne honneur à Vincent Lemercier (lui-même), de servir quotidiennement de spectacle hilarant, et par suite réconfortant, à toute une navrante armada de personnages tous plus hallucinés les uns que les autres et qui, dans le meilleur des cas, postillonnent entre eux, recroquevillés sur leurs bancs, en jargonnant d’imprévisibles délires. Sauf que Vincent Lemercier, tout à ses réflexions du moment que l’on devine du genre plutôt sophistiqué, ne voit rigoureusement rien à l’horizon. Ni bien sûr l’inévitable et regrettable Marcel qui, comme à son habitude, l’attrape aussitôt par l’ourlet de la blouse qui voltige au passage, tout en lui infligeant sa logorrhée de perversités scatologiques et qu’il repousse d’un geste machinal et fainéant, tout de même compatissant… Ni non plus les indécrottables vrais-faux jumeaux Jean-Baptiste et Jean-Paul, à demi ravagés d’alcool et de cataclysmiques dégénérescences qui parviennent, juste, à trottiner de plaisir en geignant tout de même comme des cabris. Ni non plus le quarteron de génisses désaccordées de dentiers et que rien, ni la cloche de la soupe ni même un improbable tocsin ne semble pouvoir sortir d’une torpeur de couches culottes et de bavoirs baveux, et de rhumatismes déformants que la seule évocation suffit à réveiller, et à vous torturer le ciboulot… Ce dont, par parenthèse, Vincent Lemercier, jeune et digne médecin à l’avenir prometteur, semble – si vous voulez tout savoir - se soucier comme d’une guigne, pour ne pas dire plus vulgaire encore... Car il est temps, maintenant, de révéler à qui veut l’entendre que le futur grand manitou de la clinique Ambroise Paré émerge à peine d’une nuit particulièrement éprouvante du point de vue de son équilibre psychique et moral, puisque toute entière consacrée à s’abrutir salement de télévision, affalé connement en travers du plumard, histoire de s’infuser en accéléré toute une collection de films assez indécents, voire tout à fait impudiques et licencieux, voire franchement obscènes et d’essence pornographique que Julien Savouré, le bellâtre, son voisin de palier, lui a généreusement laissé comme qui dirait en héritage, avant de littéralement se volatiliser pour le week-end. Bref, pour faire simple, une nuit de garde particulièrement morose et placée sous le signe de la solitude intégrale, et de la neurasthénie masturbatoire, et d’un cafard de chiotte, et d’une envie dégueulatoire de casser la gueule à quiconque aurait eu l’idée saugrenue de venir le contrarier et lui chercher chicane… Bref, une nuit pour rien, ou du moins pas grand chose, à lorgner régulièrement le téléphone à l’encéphalogramme dramatiquement plat, exigeant même du bon Dieu, parfois, mais sans y croire vraiment, que quelque chose d’un peu spécial vienne le tirer de la morosité ambiante et se prenant même, entre deux spasmes, à espérer vainement qu’un autocar quelconque en partance vers le sud s’encastre affreusement sous le premier pont venu, juste à la sortie de la ville, ou qu’un hélicoptère Puma immatriculé on-ne-sait-où s’écrase malencontreusement sur l’un des immeubles de l’avenue Gambetta, ou même, soyons fous, qu’un séisme de magnitude neuf se prépare gentiment à rayer de la carte les trois quart du département et plus encore. Bref… Bref, on aura compris que Vincent Lemercier, finissant, à l’arraché, par sombrer corps et âme dans un sommeil particulièrement prometteur sur le coup de cinq heures du mat, n’était, par conséquent, pas spécialement frais et dispo à dix heures cinquante-huit, pétantes, et des poussières... L’était guère disponible pour l’écoute, ce garçon, si vous voulez tout savoir. L’était pas trop prêt à s’en aller, la fleur au fusil, pêcher le gardon. Ou à vous susciter de psychanalytiques confidences. Ou à vous caresser l’hypothalamus dans le sens du poil en vous festonnant le discours de compliments positivement chiadés. L’était plutôt à pester dans toutes les langues de la terre envers le soleil estival qui s’improvisait tortionnaire et martyriseur de première en se permettant de lui supplicier le museau d’ultraviolets affreusement sournois et cabotins. L’était plutôt à vouloir se protéger de toute cette pègre. A vouloir respirer un peu. A vouloir qu’on se calme. Et qu’on lui lâche dé-fi-ni-ti-ve-ment les basques. Et qu’on évite de trop chercher à tirer sur la corde. L’était plutôt à vouloir mentir effrontément sur toute la ligne. Si bien qu’enfin traversé en coup de vent le portillon des Urgences, presqu’indifférent au paysage mortifère, de morve et de misères, l’avait poussé la porte du bureau des infirmières d’une véridique torgnole administrée vaillamment du pied gauche, puis de l’épaule droite. Avant de saluer d’un ricanement pépère, et soudain ragaillardi, Julie Moliton, la petite brune au visage de fouine dont il lui arrivait, régulièrement, de lamentablement confondre les extrémités, à savoir l’envers et l’endroit, ou bien le dessus et le dessous, la croupe et le poitrail,  le sabre ou le goupillon, quand, tous deux, elle et lui, lessivés d’épuisements et d’écœurements de toutes sortes, ils avaient, hélas, à se geler le derrière plus de quarante huit heures chrono dans ce trou. Ce que la Fouine, par parenthèse, n’était guère du genre à sentimentaliser à l’excès. Ni non plus, soyons justes, auprès des copines, à négationner la performance pourtant, si vous voulez mon avis, terriblement ordinaire. Prestation qu’elle commémore, ce matin-là, d’un indécrottable sourire, tout à la fois hypocrite et pervers, et qu’elle ponctue d’un bâillement appuyé avant de balancer diverses paperasses sur la paillasse. Une admission au 415, mon pote ! concède-t-elle, enfin, en rappelant, gracieuse, qu’au bas mot, minimum minimorum, ouais, ça’devait faire au moins trois plombes qu’elle trépignait d’impatience dans la carlingue. Sans personne au téléphone pour lui tenir le crachoir. Et qu’au vu du règlement, et des instructions en vigueur, et du serment Pipeaucrate, je-blague-pas, elle n’était nullement censée se décarcasser plus que ça en lieu et place de connards de première du genre de celui qu’elle avait maintenant sous les yeux. Et qu’elle n’avait pas quatre bras, ni cinq mains, ni même le tiers du quart d’énergie nécessaire pour s’aventurer à poser une perf un dimanche matin. Le tout, glouglouté de café tiède, et de divers encombrants nicotinés qu’elle venait d’extraire péniblement de sa poche. Et regards fuyants et mauvais. Et sourire pourtant presque radieux quand Romain, le garçon d’étage aux biscotos d’enfer, s’était fort salacement, à ce moment-là, déjà pas mal introduit dans l’entrebâillement de la porte. Et poursuivant joyeusement la corrida en poussant l’avantage comme si l’uppercut précédent n’était pas suffisant, et donc fanfaronnant, urbi et orbi, que la folle dingue du 310 n’en faisait plus qu’à sa tête. Et vomissait tripes et boyaux. Et, sans malice, racontant aussi, tout en forçant peu à peu sur les décibels, que la kaliémie du 216 virait tranquillou au cauchemar. Et que le 318 braillait comme un veau depuis que j’ignore-quel-trouduc avait niaisement décidé de le sevrer de morphine. Ouais, ouais, ça va, j’ai compris, j’arrive… avait alors esquivé celui  qui, plus tard, peut-être, se souviendrait de ces années là comme, tout compte fait, quasiment les plus heureuses de son existence. Et qui consistaient, alors, à céder sur toute la ligne, et sans plus tarder, et sans plus discuter, en se décidant, péniblement, à partir patrouiller, solitaire, dans les méandres marécageux du couloir de gauche. D’abord. Puis à s’enfiler le lacis de chausses trappes du couloir de droite. Ensuite. Pour le dire autrement, Vincent Lemercier, plutôt beau gosse, il faut bien le dire, quoiqu’assez peu conscient de la chose, au fond, et pas très soigneux sur les apparences, 27 ans à tout casser, Vincent Lemercier, donc, s’apprêtait à découvrir ce qui pourrait s’apparenter à une nouvelle dimension, en pénétrant, mais sans la moindre  effraction, heureusement, la toute dernière chambre du corridor ombrageux et sans précisément savoir, bien sûr, qu’il en prenait pour longtemps, voire pour perpète... Sur le lit débraillé, la fille, en demi teintes, roupillait à poings fermés. On ne lui voyait guère, croyez moi, que ses cheveux fantasques à moitié filandreux. Une bouche vaguement en grimace. Un visage à la ramasse aux trois quarts défoncé par des larmes et protégé sur sa droite d’une extravagance botanique qu’on eut dit provenir de quelque étrange et lointaine contrée et dont il eut sans doute été plaisant d’énumérer les inquiétantes particularités. Sauf qu’une silhouette, involontairement libidineuse d’ailleurs, sans doute, et opportunément en embuscade dans le recoin de le plus reculé du continent, s’était immédiatement manifestée de la manière la plus nette, en détournant illico l’attention, pour le moins flottante à ce moment précis, du presque docteur Vincent Lemercier forcé, par conséquent, d’en revenir à des préoccupations davantage terre à terre. Immédiatement en effet, Mélanie Faucon se déclarerait profondément soulagée qu’un médecin quelconque daigne enfin se déplacer jusqu’à ce placard à balai poussiéreux dont, depuis la nuit des temps, personne, semble-t-il, ne s’était vraiment soucié. Puis la silhouette - qui se ferait chair, qui se ferait lèvres pulpeuses à souhait, qui se ferait dans le même temps regard supplicié, épaules dénudées, qui se ferait taches de rousseur et mèches bouclées, et parfum d’agrumes, et sucre candie - la silhouette, donc, ne tarderait guère à déblatérer tout son saoul, sans presque prendre le temps de respirer, ce couplet foncièrement désolant de rouspetailles, doléances et pleurnicheries les plus diverses d’où il ressortait vaguement que la situation de Violaine Parmentier, ici présente, était indéniablement catastrophique et proprement lamentable depuis que lui était (hélas) venue à l’esprit, trois ou quatre heures plus tôt, au sortir de l’espèce de bowling et dancing de merde de la zone commerciale, l’idée, pas spécialement géniale, on en conviendra, de traverser la nationale à toutes berzingues et sans tourner la tête ni à droite ni à gauche, et sans écouter personne que son cœur à elle, et sans rien voir d’autre, donc, que ce qu’elle avait cru voir, à savoir, dans l’entre deux des premières lueurs de l’aube, sur le parking d’en face, le profil ahuri, reconnaissable entre tous, d’un pervers de première qu’elle avait croisé, trois ans plus tôt, dans des circonstances qu’il faudrait mieux, d’ailleurs, ne pas trop relater par le détail… On m’a tout raconté, avait alors, d’une moue galvaudée et d’une voix mal assurée, brusquement coupé l’impitoyable Vincent Lemercier tout en lorgnant, presque aux trois quarts encore ensommeillé, sur le gribouillis qu’il avait judicieusement gardé crispé dans la main droite. Puis se disant, dans le même temps, sérieux, que le monde avait, enfin, réellement basculé sur l’horizon... Et que l’humanité toute entière entrait, cette fois, putain, de pleins pieds dans l’Ère du Verseau… Vu qu’il venait, ni plus ni moins, de rencontrer la femme de sa vie... Et que les cent prochaines années seraient, pour lui, comme un océan de bonheur... Et qu’il pourrait même crever tout de suite, là, comme un chien, la conscience tranquille... Sauf que l’océan de bonheur précisément commençait plutôt mal. Car, au même moment, sur le lit en carafe, la bouche en grimace, explorant d’un remue ménage ténu de lèvres pincées la présence d’un hypothétique visiteur, la bouche en grimace donc se réveillait lentement au point de geindre faiblement, puis un peu moins faiblement, puis un peu plus franchement à mesure qu’il lui semblait à nouveau possible d’échapper à ce cauchemar insensé. Sans compter que, dehors, dans le soleil estival, et malgré l’odeur de clope, et de pisse, et d’autres excréments dont il faudrait mieux n’avoir jamais entendu parler, les jumeaux péniblement parvenus à coloniser le banc, recta, le plus proche de la fenêtre avaient eu, subitement, l’envie de pousser la chansonnette. Sans parler des portières qui claquaient à tout va et des voix grincheuses qui s’apostrophaient à l’approche du déjeuner. On ne le dira jamais assez, un océan de bonheur, ça ne dure pas très longtemps, vous pouvez me croire !